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Entretien avec Sa Sainteté le Dalaï Lama : LE TIBET SURVIVRA-T-IL ?

 
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Sunyata


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MessagePosté le: Lun 8 Mar - 11:32 (2010)    Sujet du message: Entretien avec Sa Sainteté le Dalaï Lama : LE TIBET SURVIVRA-T-IL ? Répondre en citant

http://www.tsowa.fr/content/view/746/1/

Chen Yan est chef de la section en langue chinoise de Radio France Internationale. Auteur, entre autres publications, de : L’Eveil de la Chine, Editions de l’Aube, 2004.

Dans le monde interconnecté du XXIème siècle, il y a longtemps que la question tibétaine ne relève plus uniquement des « affaires intérieures » de la Chine, mais s’inscrit dans un mouvement plus vaste d’aspiration à la démocratie. Comment répondre à la demande d’autonomie et de liberté du peuple tibétain ; et comment aider une Chine économiquement développée et politiquement arriérée à s’engager dans la voie de la démocratie : aux yeux du Dalaï Lama, ces deux questions sont intimement liées.

Un dialogue entre représentants du Dalaï Lama et autorités chinoises s’est engagé en Chine à partir de 2002. Huit rencontres officielles ont eu lieu sur le territoire chinois, mais pour l’heure, les pommes de discorde restent nombreuses. Le Tibet historique comprend, outre la région autonome du Tibet, les territoires peuplés de Tibétains dans les provinces du nord-ouest de la Chine : Qinghai, Gansu, Sichuan (1) et Yunnan. Afin de sauvegarder la culture tibétaine dans son ensemble, le gouvernement tibétain en exil a demandé au gouvernement chinois de procéder à un redécoupage territorial qui permette d’inclure dans la région « autonome » du Tibet (qui n’a d’autonome que son nom officiel !) toutes les régions habitées par les Tibétains. Cette suggestion a provoqué une réaction virulente de la part du gouvernement chinois pour lequel cette tentative de reconstitution d’un « Grand Tibet » n’est qu’une revendication d’indépendance voilée. Le malaise est d’autant plus profond que, malgré les réformes démocratiques introduites en 2001 par le quatorzième Dalaï Lama et la mise en place d’un pouvoir exécutif désormais dirigé par un chef de gouvernement élu au suffrage universel (2), les médias officiels chinois continuent de voir dans le gouvernement tibétain en exil un régime théocratique.

Il est pourtant certain que, résidant en Inde, le gouvernement tibétain en exil n’a été reconnu par aucune instance internationale et n’a guère que le pouvoir d’organiser la vie des quelques centaines de milliers de Tibétains éparpillés à travers le monde, tout en se projetant dans un avenir hypothétique. Le jour où l’armée chinoise quittera les terres tibétaines n’est, en effet, aucunement prévisible …

Nos lecteurs apprécieront cet entretien exceptionnel réalisé à Dharamsala et accordé à Radio France Internationale (émission en chinois) ainsi qu’à notre revue. Cet entretien, mené en tibétain et en chinois), a permis au Dalaï Lama de s’adresser directement, pour la première fois, à un auditoire de Chine populaire et de briser ainsi le mur de la propagande que les dirigeants de Pékin s’emploient à ériger entre lui et la population chinoise.

* Quatorzième Dalaï Lama, Tenzin Gyatso vit en exil en Inde depuis 1959. Prix Nobel de la paix en 1989.

** Historien. Chef de la section en langue chinoise de Radio France Internationale. Auteur, entre autres publications, de : L’Eveil de la Chine, Editions de l’Aube, 2004.

Chen Yan – La Chine vient de fêter le soixantième anniversaire de la naissance de la République populaire. Cette année 2009 a également marqué le cinquantième anniversaire de votre départ de Lhassa et de celui de milliers de Tibétains vers l’exil. Quel regard portez-vous sur ces dernières décennies ?

Sa Sainteté le Dalaï Lama – La Chine d’aujourd’hui est fondamentalement différente de la Chine d’il y a trente ou quarante ans. Le tournant se situe en 1978, avec le retour de Deng Xiaoping au pouvoir et le lancement de la politique de réforme. Incontestablement, le développement économique a permis d’améliorer les conditions de vie des Chinois. Ils sont de plus en plus nombreux à voyager, et de plus en plus d’étudiants chinois font des études à l’étranger. Grâce à ces échanges, la Chine devient de plus en plus perméable aux valeurs démocratiques de l’Occident.

C. Y. – 2009, c’est aussi le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, qui a sonné le glas du système communiste en Europe. Comment envisagez-vous la sortie du communisme en Chine ?

D.L. – Un effondrement brutal du régime, à l’image de ce qu’à connu l’Union Soviétique, serait
problématique non seulement pour la Chine mais aussi pour les pays voisins. La meilleure solution serait, pour le Parti communiste chinois, de mettre en place, de sa propre initiative, des réformes politiques graduelles. J’approuve entièrement le point de vue qu’a exprimé le vice-président Xi Jinping dans un long texte publié par le Quotidien du Peuple (3) : il insiste sur l’importance des comportements démocratiques au sein du Parti et appelle de ses vœux l’organisation d’élections directes au niveau des instances de base. Le président Hu Jintao a également mentionné à plusieurs reprises le mot démocratie dans son discours d’ouverture du XVIIe Congrès du Parti communiste chinois en octobre 2007. Mais la démocratie ne saurait se contenter de discours. Elle doit s’ancrer dans le concret. Je suis néanmoins confiant : les dirigeants savent que la démocratie est incontournable, et lorsqu’ils mesureront l’intérêt à long terme que la Chine peut en retirer, ils seront bien obligés de régler cette question.

C.Y. – Vous voulez dire que, sans la démocratie, la Chine ne deviendra jamais une véritable grande puissance ?

D.L. – Absolument. La Chine est un grand pays qui est appelé à occuper une position importante sur la scène mondiale. Pour l’instant, elle en est loin car le reste du monde ne lui fait pas confiance. La raison ? Son manque de transparence. C’est parce que la Chine se dissimule que ses voisins et la communauté internationale la redoutent. Il n’y a ni liberté de la presse ni liberté de parole. Le gouvernement se réfugie constamment derrière le secret d’Etat. Ce mot avait peut-être un sens pendant la guerre civile, avant 1949, ou pendant la guerre de Corée, au début des années 1950 ; mais, en temps de paix, est-il nécessaire de tout bâillonner ? Cette censure des médias nuit à l’image de la Chine. N’importe qui, n’importe quel pays, peut commettre des erreurs. Il faut les reconnaître et s’excuser publiquement aux yeux du monde.

C.Y. – Lors de votre récent voyage aux Etats-Unis, vous n’avez pas été reçu par le président Obama. Savez-vous s’il a subi des pressions de la part du gouvernement chinois ? Avez-vous prévu de le rencontrer dans un proche avenir ?

D.L. – Le président Obama a certainement subi des pressions. C’était peu de temps avant sa visite à Pékin, au cours de laquelle il a abordé la question tibétaine avec le gouvernement chinois. Pour ne pas irriter ses interlocuteurs, il a jugé plus opportun de ne pas me recevoir. J’étais de son avis. Notre but ultime n’est-il pas de résoudre le problème tibétain ? Il est donc inutile de froisser qui que ce soit. Des amis qui entretiennent des contacts avec des officiels chinois de haut rang m’ont, eux aussi, conseillé de ne pas rencontrer le président américain cette fois-ci.

Mais il a été convenu qu’au retour de sa visite en Chine, M. Obama me recevrait dès que possible. Comme mes voyages sont programmés longtemps à l’avance et que je n’ai pas l’intention de modifier mes plans, je pense que notre rencontre aura lieu probablement en 2010.

C.Y. – Un certain nombre de dirigeants européens, eux, ont bravé les foudres de Pékin. C’est le cas du président Sarkozy qui vous a rencontré en Pologne (4). A la suite de cette entrevue, les relations franco-chinoises ont d’ailleurs connu un sérieux refroidissement …

D.L. – La chancelière allemande et le président français, que j’ai vus l’an dernier, ont tous deux été « punis » par le gouvernement chinois. Cela dit, je ne tiens pas particulièrement à multiplier mes contacts avec les dirigeants, surtout si ces rencontres doivent leur causer des ennuis. Si je sillonne la planète, c’est avant tout pour aller au devant des peuples. J’estime que, en tant qu’élément de ce vaste ensemble qu’on nomme humanité, il est de mon devoir de promouvoir la bonté qui réside en chacun de nous afin que le monde devienne plus harmonieux. Et, en tant que chef religieux, j’essaie de favoriser le dialogue entre les religions. C’est pourquoi, chaque fois que je visite un pays, je donne toujours des conférences devant le plus grand nombre de personnes possible. Enfin, en tant que Dalaï Lama, je dois assumer mon rôle de porte-parole de tous les Tibétains qui me font confiance, quel que soit l’endroit où ils se trouvent. Depuis 2001, les responsabilités administratives sont assumées par des élus tibétains (5). Il me reste des responsabilités politiques, mais je joue plus un rôle de conseiller que de décideur. Je suis un semi-retraité !

C.Y. – Quelle impression le président Sarkozy vous a-t-il laissée ?

D.L. – C’est un homme très franc et pas maniéré du tout. Quant à son épouse, que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans le sud de la France, elle était visiblement très émue et très franche elle aussi.

C.Y. – Après les manifestations de mars 2008 au Tibet, la Chine a connu en juillet 2009 des affrontements interethniques meurtriers dans la province du Xinjiang. Quelle est votre lecture de ces deux événements ? Une alliance est-elle envisageable entre les peuples tibétain et ouighour pour lutter ensemble en faveur de l’indépendance ou d’une véritable autonomie ?

D.L. – Lorsque j’ai quitté le Tibet en 1959, j’ai fait la connaissance de nombreux Ouighours –(6). Nous nous réunissions pour parler de notre souffrance et de notre avenir. Il y avait parmi eux des gens qui préconisaient de recourir à la lutte armée pour conquérir l’indépendance – une démarche que, comme vous le savez, j’ai toujours réfutée. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes éloignés peu à peu les uns des autres.

Mais apparemment, les esprits ont évolué. Il y a quelques années, j’ai rencontré Mme Rebiya Kadeer (7). Je lui ai exposé mon point de vue sur l’autonomie et la lutte non violente et elle a totalement approuvé mes idées. Après les événements du 5 juillet dernier à Urumqi, je l’ai revue à Prague à l’occasion d’une conférence de la Fondation Nobel et elle m’a, à nouveau, confirmé son choix de la non violence.

Certains de mes amis chinois pensent que je devrais éviter Mme Kaader en raison de sa mauvaise réputation : Pékin la considère comme un leader terroriste. Je leur ai répondu que je leur avais rendu service puisque j’ai réussi à la rallier à ma position et à lui faire abandonner toute idéologie belliqueuse !

C.Y. – Mme Kaader jouit-elle sur le peuple ouighour de la même autorité que vous sur les Tibétains ?

D.L. – J’ai abordé ce sujet avec elle. Je lui ai dit qu’elle devait souder autour d’elle tous les Ouighours et enfants d’Ouighours installés à l’étranger. De la même façon, j’encourage les très nombreux dissidents qui ont quitté la Chine après les événements de Tian’anmen à s’unir pour former une force commune. Malheureusement, cette force n’a pas encore vu le jour.

C.Y. – Vous avez organisé, il y a quelques mois, deux rencontres sino-tibétaines : la première a eu lieu au mois d’août 2009 à Genève, et la seconde un mois plus tard à Vancouver. Les Tibétains en exil ont, de leur côté, multiplié les contacts avec les Chinois d’outremer. Cette politique de rapprochement a-t-elle porté ses fruits ?

D.L. – Après les événements de Lhassa en mars 2008 (8), j’ai effectué des voyages aux Etats-Unis, en Angleterre et en Allemagne. Partout, je me suis heurté à des centaines d’étudiants chinois qui protestaient avec véhémence contre moi et contre le gouvernement tibétain en exil. Pensant qu’ils n’étaient pas au courant de ce qui s’était réellement passé, j’ai décidé d’aller vers eux, en particulier les bouddhistes, et de leur expliquer ma position. Cette démarche a été très fructueuse puisque, lors de mon voyage en Australie au mois de juin, les manifestations avaient baissé d’un ton. Certains étudiants, chercheurs et écrivains chinois m’ont fait part de leur étonnement. Non seulement ils ont pu constater que je ne ressemble en rien à la personne décrite par la propagande officielle, mais en plus ils approuvent entièrement mon point de vue. J’en ai déduit qu’en améliorant la communication entre les Tibétains et les Chinois on pourrait grandement contribuer à la résolution du problème tibétain. De même, certains Chinois, fraîchement arrivés à Dharamsala (9), étaient inquiets pour leur sécurité. Ils pensaient que les Tibétains allaient les attaquer. Lorsqu’ils ont compris qu’ils se trouvaient sur une terre de paix, ils en ont été tout heureux !

Rien ne remplace l’expérience directe. En 1956, quand j’ai quitté le Tibet pour la première fois à l’occasion d’un pèlerinage en Inde, l’armée chinoise m’a escorté jusqu’à la frontière. Il y avait là un vice Général qui me disait que, si l’on me posait des questions sur le Tibet, il faudrait répondre qu’il valait mieux voir la réalité de ses propres yeux, et que les yeux sont des témoins plus fidèles que les oreilles. Et il avait parfaitement raison. Au lieu de stigmatiser les Tibétains de Dharamsala, de les accuser – comme ce fut encore le cas en mars 2008 – de fomenter des troubles au Tibet, pourquoi les autorités chinoises n’envoient-elles pas sur place une délégation pour faire toute la lumière sur ce prétendu complot ? Les archives du gouvernement tibétain en exil sont à leur disposition, sans aucune restriction. Mais Pékin n’a pas répondu à notre offre. Cette ouverture doit pourtant s’effectuer dans les deux sens. S’il est vrai que les Tibétains profitent du développement économique de la Chine et qu’ils sont heureux, pourquoi les autorités chinoises n’ouvrent-elles pas les portes du Tibet aux journalistes du monde entier pour qu’ils puissent le constater de leurs propres yeux ? Au lieu de cela, ils continuent d’en interdire l’accès aux médias étrangers.

C.Y. – Vous expliquez depuis plusieurs années que vous ne revendiquez pas l’indépendance du Tibet, mais une simple autonomie, conformément à la Constitution chinoise. Vous insistez également sur le fait que la région tibétaine devrait comprendre non seulement la région autonome du Tibet, mais aussi toutes les zones où la culture tibétaine est fortement présente, ce qui est interprété par Pékin comme la revendication d’un « Grand Tibet » et un premier pas vers l’indépendance …

D.L. – C’est le gouvernement chinois qui parle de Grand Tibet. Jamais nos représentants n’ont utilisé cette expression. La vérité, c’est qu’il existe, en dehors de la région autonome, des départements et des districts autonomes tibétains dans plusieurs provinces limitrophes du Tibet, qui possèdent leurs propres radios et journaux en langue tibétaine. Ce que nous demandons, c’est une réelle autonomie du Tibet qui permette de protéger la religion et la culture tibétaines. Pendant plus de mille ans, les régions de U-Tsang, d’Amdo et de Kham, qui se trouvent aujourd’hui en dehors de la région autonome tibétaine proprement dite, ont largement contribué au rayonnement de notre culture. Parmi les Tibétains qui ont quitté la Chine en 1959 nombreux sont ceux qui sont originaires de ces contrées. Certains sont même devenus des guéshé (10) bouddhistes.

Le monastère de Drepung (11), qui comptait sept ou huit mille disciples avant 1959, en accueillait encore ces dernières années entre six cents et mille, malgré l’exil de nombreux Tibétains. Mais un ami chinois, qui s’y est rendu il y a quelques mois, nous a appris qu’il ne reste pas plus de soixante-dix moines. Pour quelle raison ? Parce que, après les événements du 14 mars 2008, les Tibétains dont le lieu de résidence (12) se trouve en dehors de la région autonome ont été renvoyés chez eux par les autorités.

Depuis l’ouverture d’un dialogue avec Pékin en 2002, mes représentants se sont entretenus à huit reprises avec les autorités chinoises. Lors de la cinquième rencontre à huis clos, qui a eu lieu en février 2006, les négociateurs de Pékin ont clairement dit qu’ils savaient que le Dalaï Lama ne cherchait pas l’indépendance du Tibet. Pourtant, en avril et en mai de la même année, la presse officielle a redoublé de critiques à mon égard, m’accusant de vouloir diviser le pays. Ce double discours prouve que les dirigeants chinois ont toujours eu des arrière-pensées. S’agissant du Grand Tibet aujourd’hui, c’est exactement la même chose. Les Chinois déforment sciemment mes propos. Après les événements qui se sont déroulés au Xinjiang (13) le 5 juillet 2009, le secrétaire du parti de la province de Guangdong, Wang Yang, a souligné la nécessité de réexaminer la politique chinoise à l’égard des minorités nationales. Je suis tout à fait d’accord avec lui. Deng Xiaoping a eu le courage de réformer l’économie chinoise. Si le gouvernement chinois pouvait faire preuve du dixième de ce courage pour entreprendre des réformes politiques, nous en serions les premiers ravis.

C.Y. – Si le gouvernement chinois vous donnait des garanties suffisantes sur le plan culturel, seriez-vous prêt, en contrepartie, à consentir des concessions politiques ? Pourriez-vous transiger sur le point controversé de la réunification des trois régions tibétaines (14) ?

D.L. – Notre devoir est de respecter la volonté du peuple tibétain et de nous battre pour que ses souhaits soient exaucés. Le dixième Panchen Lama (15) était très attaché à la réunification des trois régions tibétaines. Parmi les nombreuses raisons citées, il mettait surtout en avant la protection de notre culture et de notre religion. D’ailleurs, demandez aux Tibétains de l’Amdo, du Gansu et du Qinghai, y compris aux membres du Parti communiste chinois, ce qu’ils en pensent : tous sont favorables à l’unification. Au moment de la fondation de la région dite « autonome » du Tibet en 1965, le vice-premier ministre de l’époque Chen Yi, envoyé du gouvernement à Lhassa, avait lui-même admis que l’unification de toutes les régions tibétaines était incontestablement une bonne idée.
Il est évident que, pour entrer dans le détail d’une unification, il faudrait négocier concrètement avec le gouvernement chinois – ce qui, dans le contexte actuel de tensions extrêmes, est peu probable. Nous avons appelé la communauté internationale à faire pression sur la Chine pour qu’elle autorise des organismes indépendants et fiables à conduire une enquête auprès de la population tibétaine. Si les Tibétains sont satisfaits de leur sort, s’ils vivent dans de bonnes conditions, alors nous retirerons notre demande et nous présenterons nos excuses auprès de la communauté internationale. En revanche, s’il apparaît que les Tibétains sont malheureux, sur le plan économique ou spirituel, alors le gouvernement chinois doit faire face à la réalité et entamer les réformes.

C.Y. – Vous avez mentionné la réforme de 2001 qui a démocratisé le pouvoir tibétain en exil. Cette réforme n’a-t-elle pas signé également, d’une certaine manière, la fin de la tradition tibétaine ?

D.L. – Le titre et la fonction du Dalaï Lama ont correspondu à une certaine période de l’histoire du Tibet. Il n’y a pas de rapport intrinsèque entre la culture tibétaine – qui compte environ mille trois cents ans d’histoire – et le système du Dalaï Lama qui ne remonte qu’à six cents ans. Le régime du Dalaï Lama est le produit de la culture tibétaine, plus particulièrement du bouddhisme tantrique, et non l’inverse. L’ancien système, dans lequel le Dalaï Lama était un leader à la fois spirituel et temporel, est révolu à jamais. Quant à l’institution du Dalaï Lama elle-même, il appartiendra au peuple tibétain de se prononcer sur sa survie. C’est à lui que reviendra la décision. Pas tout de suite, parce que je n’ai pas l’intention de mourir demain matin ! Mais, un jour ou l’autre, les Tibétains devront se poser la question. S’ils considèrent qu’il n’y a plus de raison de maintenir ce système, alors il faudra arrêter. L’idée d’être le dernier Dalaï Lama ne me déplairait pas car, après tout, par rapport à mes treize prédécesseurs, je ne suis peut-être pas le meilleur, mais je ne suis pas le pire non plus !

C.Y. – Si l’on interrogeait les Tibétains aujourd’hui, je suis sûr qu’ils ne seraient pas d’accord pour abolir votre fonction !

D.L. – Vous avez raison. Les Tibétains souffrent terriblement et ils comptent sur moi pour améliorer leur situation. C’est à cause du gouvernement chinois que je suis devenu quelqu’un d’extrêmement important. Mais l’abolition du système n’est pas impossible : si le Tibet devenait une région réellement autonome et si le niveau de vie des Tibétains augmentait sensiblement, il n’aurait plus lieu d’être. J’exhorte les bouddhistes du monde entier – ceux du Tibet, de Chine ou de Corée, du Vietnam ou du Japon, les disciples du Petit Véhicule ou du Grand Véhicule – à entrer pleinement dans le XXIe siècle. Un bouddhiste moderne doit vivre en harmonie avec son temps, concilier sa croyance et la science. Le jour où ce souhait sera réalisé, c’en sera probablement fini de l’ère des lamas et des grands maîtres du bouddhisme tantrique.

C.Y. – Mais la fin du système théocratique ne va pas forcément de pair avec la disparition du Dalaï Lama …

D.L. – Les choses sont claires : le chef du gouvernement tibétain en exil est désormais élu tous les cinq ans au suffrage universel. Je n’exerce donc plus aucune responsabilité de nature administrative. Quant à ma mission politique et historique, elle s’arrêtera le jour où les Tibétains de Chine et les Tibétains de l’exil seront réunis au sein d’un Tibet qui n’aura pas d’ « autonome » que l’appellation. Ce jour là, je pourrai me contenter de donner des conférences sur le bouddhisme …
♦ ♦ ♦

(1) Le Tibet historique comprend une zone beaucoup plus vaste que la région autonome du Tibet telle qu’elle a été définie par le gouvernement chinois en 1965. L’Amdo se situe dans les provinces actuelles du Qinghai et du Gansu, et le Kham dans celles du Sichuan et du Yunnan.

(2) La démocratisation du régime tibétain a débuté dès l’arrivée en exil du Dalaï Lama et a été réalisée progressivement sous sa direction. Depuis 2001, le premier ministre, actuellement le professeur Samdhong Rinpoché, est élu au suffrage universel. En 2007, le départ à la retraite du Dalaï Lama a été officiellement évoqué, ainsi que son remplacement éventuel par le XVIIe Karmapa, Orgyen Trinley Dorje. Bien que le Dalaï Lama se déclare lui-même en semi-retraite, les Tibétains continuent à le révérer comme leur chef spirituel, créant ainsi une ambiguïté sur la nature de ses fonctions. Même s’il ne joue plus le rôle traditionnel du théocrate, il reste l’ultime recours vers lequel les Tibétains se tournent, faisant passer la dévotion avant les principes démocratiques que le Dalaï Lama tente patiemment de leur inculquer.

(3) Quelques réflexions sur les soixante ans d’édification du parti dans la Chine nouvelle, discours prononcé le 1er septembre 2009 à l’Ecole centrale du parti et reproduit par le Quotidien du Peuple.

(4) Le président français a rencontré le Dalaï Lama à Gdansk, le 6 décembre 2008, à l’occasion des cérémonies du 25e anniversaire du prix Nobel de la paix de Lech Walesa.

(5) Le Parlement tibétain est l’organe législatif du gouvernement tibétain en exil. Il comprend 43 membres élus, dont 10 députés pour chacune des trois provinces principales du bouddhisme tibétain. Trois députés représentent la diaspora tibétaine en Europe et en Amérique. Les derniers députés sont nommés par le Dalaï Lama pour représenter la culture, les sciences ou le service de la communauté. C’est le Parlement qui est habilité à élire le Cabinet tibétain : le Kashag ou Conseil des ministres.

(6) La province du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, est peuplée à 47 % d’Ouighours, groupe ethnique de langue turque, en majorité des musulmans sunnites, à 40 % de Chinois Han et à 12 % de membres d’autres groupes ethniques comme les Kazakhs et les Kirghizes.

(7) Rebiya Kadeer est devenue la personnalité politique la plus représentative du mouvement d’opposition ouighour en exil. Elle vit à Washington depuis 2005, après avoir passé six ans en prison en Chine.

(8) Des manifestations importantes se sont déroulées à Lhassa du 10 au 14 mars 2008, avant que la police et l’armée interviennent pour ramener le calme. Le gouvernement tibétain en exil estime qu’il y aurait eu plus de 150 morts et des milliers d’arrestations suite aux manifestations qui se sont déroulées dans la plupart des régions habitées par des Tibétains.

(9) Dharamsala est une ville du nord de l’Inde, située dans l’Etat de l’Himachal Pradesh. C’est là que siège le gouvernement tibétain en exil, et que réside le XIVe Dalaï Lama, Tenzin Gyatso.

(10) Docteur en bouddhisme tantrique.

(11) Le monastère de Drepung se trouve au nord-ouest de Lhassa. Fondé en 1416, il est l’un des trois grands monastères de la branche des Gelugpas du bouddhisme tibétain, à laquelle appartient le Dalaï Lama et le Panchen Lama.

(12) Le système du hukou, mis en place par le gouvernement chinois dès le début des années 1950, fixe le lieu de résidence de chaque citoyen chinois, en distinguant les ruraux et les citadins et en obligeant chacun à dépendre d’un seul village ou d’une seule ville, de la naissance à la mort. Les « migrants » peuvent ainsi être renvoyés à tout moment dans leur lieu de résidence.

(13) Les émeutes du 5 juillet au Xinjiang trouvent leur origine dans un événement qui s’était produit dans une usine de jouets à Shaoguan au Guangdong, en juin 2009, et qui avait provoqué la mort de deux ouvriers ouighours.

(14) Région autonome du Tibet, Kham et Amdo.

(15) Le dixième Panchen Lama, contemporain du XIVe Dalaï Lama, est mort au Tibet en janvier 1989.
Entretien traduit du chinois par Mme Yang Mei et Marie Holzman.

Edité par : Politique Internationale, n° 126, Hiver 2009-2010 (revue trimestrielle), Coût : 15 €


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MessagePosté le: Lun 8 Mar - 11:32 (2010)    Sujet du message: Publicité

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