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A Larung Gar, la répression silencieuse de Pékin

 
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Sunyata


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MessagePosté le: Sam 6 Mai - 19:57 (2017)    Sujet du message: A Larung Gar, la répression silencieuse de Pékin Répondre en citant

La renommée de ce haut lieu du bouddhisme tibétain, situé dans la région du Sichuan, en
Chine, dérange les autorités. A l’abri des regards, celles-ci multiplient expulsions et
destructions.

Par Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)

Ce sont des milliers de maisonnettes en rondins ou en parpaings, peintes de couleur pourpre et
accrochées aux montagnes comme des gradins autour d’un cirque. De larges fenêtres mangent
les façades, tels de grands yeux attentifs. Larung Gar, « campement » (gar) monastique
tibétain perché à 4 200 mètres d’altitude dans la vallée de Sertar (province du Sichuan, centreouest
de la Chine), n’a peut-être plus ce visage pour très longtemps. Après des années de
relative tolérance, le pouvoir chinois entreprend de mettre au pas cette communauté
bouddhiste forte de 10 000 à 20 000 membres. Et compte bien le faire sans témoins, surtout
étrangers.

Les résidents de Larung Gar, en grande majorité des Tibétains mais aussi un certain nombre
de Hans – l’ethnie majoritaire en Chine –, sont sous le coup d’un ordre d’expulsion qui a pour
but d’abaisser sa population à 5 000 personnes et de complètement reconfigurer le site. Des
installations touristiques sont déjà en chantier dans la plaine en contrebas. Le renvoi forcé
d’occupants et la destruction des cellules ont commencé mi-2016, en secret. Alertée, l’ONG
Free Tibet avance le chiffre de 6 700 départs à ce jour. D’autres ont fait état de maisons vides,
cadenassées. 1 500 habitations auraient déjà été démolies, a déclaré mi-mars un des lamas de
Larung Gar aux résidents.

Ascendance morale contestée

Les autorités chinoises, de leur côté, se plaignent d’une expansion incontrôlable de l’institut
bouddhiste. « Elles s’efforcent, certes très maladroitement et sans délicatesse, d’établir une
capacité de contrôle sur une institution unique par sa taille et son importance, et qui
jusqu’alors fonctionnait plus ou moins en dehors du système », constate le tibétologue
britannique Robbie Barnett. Il craint toutefois que « la situation ne se dégrade rapidement si
les chefs religieux de Larung Gar échouent à convaincre les résidents de ne pas protester ».

Le 8 octobre 2016 à Larung Gar. Environ 1 500 habitations monastiques auraient été détruites
dans la ville au cours de cette même année. Gilles Sabrié

Car le degré de coercition déployé rappelle que les religions, et pas seulement le bouddhisme
tibétain, sont devenues suspectes sous la présidence Xi Jinping, qui veut leur imposer d’être
« patriotiques » et fidèles aux « valeurs fondamentales du socialisme » – c’est-à-dire au Parti.
Surtout, Larung Gar semble déranger par son ascendance morale grandissante dans ces
régions tibétaines encore sous le coup des deux derniers grands spasmes contestataires que
furent la vague de protestations de 2008, puis les 146 immolations par le feu décomptées entre
2009 et 2017. La dernière a eu lieu le 18 mars, justement dans la région.

Les autorités religieuses de Larung Gar ont pourtant toujours pris soin de se tenir éloignées de
tout engagement en faveur du dalaï-lama. L’Institut d’études bouddhiques, autour duquel le
campement s’est développé, est célèbre pour son enseignement, qui se réclame de l’école
Nyingma, la plus ancienne des cinq écoles du bouddhisme tibétain, même si ses hauts lamas
enseignent toutes les autres. L’école est également réputée pour ses « religieux érudits », ces
khenpo (abbés) charismatiques qui partent régulièrement en tournée en Chine et en Occident.

Démolitions récentes

Impossible ou presque d’entrer à Larung Gar lorsqu’on est étranger : un check point filtre jour
et nuit toutes les voitures qui pénètrent dans le comté de Sertar. Il faut soit profiter d’un
moment inopiné de relâchement des contrôles, soit y accéder à pied par la montagne.
En février, lors d’un passage discret, au moins un terrain vide de cinq ou six maisons attestait
de démolitions récentes. La partie principale du camp, où les maisonnettes tapissent les
versants de la colline, est encore préservée. On y trouve des boutiques de vêtements religieux,
des échoppes de matériel de téléphonie, des restaurants végétariens, une banque, et plusieurs
hôtels avec des dortoirs pour pèlerins.

Sur les parties les plus hautes, des forêts de fanions colorés marquant des lieux sacrés battent
au vent. De vieilles Tibétaines dévotes et concentrées, moulin à prières à la main, suivent un
parcours de circumambulation. Un peu à part, caché des regards, un site est consacré aux
funérailles célestes : les défunts sont placés face contre terre. Un moine procède au rituel de
découpe à la machette. Puis les vautours se ruent dans un nuage de poussière sur leur repas.

Départs forcés

Dans la montée, autour de la route en lacet qui mène au coeur du campement, des
baraquements ont été détruits. Rencontré dans une ruelle, un Chinois d’une cinquantaine
d’années, vêtu d’une bure de moine et originaire de la province du Henan, se plaint d’avoir
été prévenu en février 2016 de « se préparer à partir à n’importe quel moment » par, dit-il, le
« groupe de travail » envoyé sur place – c’est-à-dire les équipes de fonctionnaires et les
policiers. « Je veux rester ici, y vivre et y étudier. Mais il n’y a rien que je puisse faire »,
soupire-t-il.

L’homme vit depuis six ans à Larung Gar où, comme beaucoup, il a acheté une maisonnette à
un précédent résident, qu’il a payée, dit-il, dans les 6 000 euros. Un de ses condisciples, un
autre Chinois han, a déjà dû plier bagage. « Le but du gouvernement, ce n’est pas de démolir,
c’est de nous faire partir. Les autorités veulent que les gens qui viennent de plus en plus
nombreux étudier ici chaque année retournent d’où ils viennent. Alors elles organisent leurs
départs groupe par groupe [selon leur origine géographique] », poursuit le Chinois, sous
couvert d’anonymat car le groupe de travail « interdit de mentionner ces sujets ».

Une jeune Chinoise de 23 ans, originaire de l’Anhui est, elle, venue il y a un an habiter chez
une amie. Elle étudie les textes sacrés du bouddhisme et se consacre à la méditation, tout en
travaillant à temps partiel dans une petite boutique. Le groupe de travail lui a également
annoncé qu’elle devrait « bientôt partir ».

Chaque expulsé doit s’engager à « repartir volontairement dans son lieu d’origine et à ne plus
jamais revenir à Larung Gar ».

Selon l’ONG Human Rights Watch, le dispositif d’évacuation à Larung Gar est digne
d’Orwell. Des documents administratifs, obtenus grâce à des fuites, présentent les
déménagements comme une mission de « réorientation idéologique ». En novembre 2016,
Free Tibet, qui a lancé une campagne appelant à l’arrêt des destructions, a mis sur son site des
vidéos montrant des nonnes tibétaines repartant dans des bus spécialement affrétés pour leurs
régions d’origine, devant leurs camarades en pleurs. Selon l’ONG, chaque expulsé doit
s’engager par écrit à « soutenir la politique du gouvernement vis-à-vis de l’institut », à « ne se
livrer à aucune activité qui irait à son encontre, ni à répandre de rumeurs », enfin à
« repartir volontairement dans son lieu d’origine et à ne plus jamais revenir à Larung Gar ».
Les religieux sont incités par leur hiérarchie à n’opposer aucune résistance.

Cela ne s’arrête pas là : les moines et nonnes expulsés doivent, toujours selon les ONG, suivre
des sessions d’« éducation légale et patriotique » à leur retour dans leur région – c’est-à-dire
des séances d’endoctrinement. Plusieurs camps ont accueilli ces sessions. Fin 2016, une vidéo
a circulé sur Twitter montrant un groupe de nonnes expulsées originaires de la Région
autonome tibétaine. Vêtues de treillis, elles sont forcées de chanter « Chinois et Tibétains sont
enfants d’une seule mère patrie, la Chine ».

Les expulsés doivent s’engager à « ne se livrer à aucune activité qui irait à l’encontre [du
gouvernement], ni à répandre de rumeurs ». Gilles Sabrié

L’un de ces camps se trouve dans une vallée voisine de Larung Gar. Ce sont neuf rangées de
baraquements en tôle peinte en blanc et bleu, la couleur des commissariats en Chine. Chaque
nonne y dispose d’une cellule renfermant une natte posée sur le sol et un autel décoré. Audessus
de la porte, son nom, sa région d’origine, son numéro de carte d’identité et sa photo.
Les quelque 800 occupantes semblent originaires de la province du Sichuan, c’est-à-dire là où
est situé Larung Gar. Le camp n’est pas clos, mais au moins un policier, un Tibétain, le
surveille.

Offensives « patriotiques »

Jusqu’à récemment, Larung Gar semblait avoir échappé à ces offensives « patriotiques » que
le pouvoir chinois déploie régulièrement contre les monastères tibétains rebelles. Fondé dans
les années 1980, en plein renouveau du bouddhisme tibétain à la suite des ravages du
maoïsme, l’institut attire très vite des disciples de tout le Tibet, notamment de la Région
autonome tibétaine. Ceux-ci viennent y suivre un enseignement oecuménique réputé, ne
nécessitant pas un engagement aussi important que dans un monastère.

« Larung Gar a longtemps bénéficié du fait que l’école Nyingma est vue par le gouvernement
chinois comme apolitique. » Tsering Woeser

« Larung Gar a bénéficié du fait que l’école Nyingma est vue par le gouvernement chinois
comme apolitique – ce n’est pas eux qui avaient le pouvoir sous le dalaï-lama, mais les
hiérarques de l’école Gelug », précise Tsering Woeser, l’écrivaine tibétaine installée à Pékin
et chroniqueuse des évolutions du monde tibétain. Tsering Woeser a visité Larung Gar
en 2001, juste après qu’une première campagne l’avait promise à la destruction sous le
président Jiang Zemin. « L’un des officiels communistes han du Tibet avait été choqué par le
nombre de Chinois qui y étudiaient. Il s’était plaint à Pékin de la constitution d’une base
potentielle de soutien au dalaï-lama. Toutes les provinces ont alors envoyé des groupes de
travail pour “récupérer” leurs ressortissants. Il y a eu des suicides », nous raconte-t-elle.

A-t-on alors voulu faire payer au fondateur de Larung Gar, le grand maître tibétain Jigme
Phuntsok, d’avoir rendu visite au dalaï-lama quelques années auparavant ? Le lama sera placé
plusieurs années sous surveillance policière jusqu’à sa mort en 2004. Mais la campagne de
démolition s’arrêta après les premières vagues d’expulsions. Et Larung Gar recommença à
s’étendre et se peupler.

Deux des disciples de Jigme Phuntsok ayant repris le flambeau, khenpos Sodargye et Tsultrim
Lodrö, ont su se faire accepter par le pouvoir chinois. Khenpo Sodargye, qui a une
cinquantaine d’années et parle mandarin, s’efforce, dit son site, de « faire découvrir des
écritures bouddhiques tibétaines aux Chinois et le bouddhisme chinois aux Tibétains ». Le
caractère ésotérique du bouddhisme ancien de l’école Nyingma, avec ses « secrets » et sa
« magie », fascine en Chine.

Fort de ses 2,2 millions d’abonnés sur Weibo, le Twitter chinois, le khenpo donne
actuellement des cours en ligne pour des dizaines de milliers de Chinois. Sa dernière tournée
dans le pays, en juin 2016, l’a amené à donner vingt-cinq conférences dans douze villes. Lors
d’un tour d’Europe en 2015, il a expliqué, à Grenoble, comment concilier « les principes
traditionnels du bouddhisme avec les enjeux mondiaux et la vie moderne ».

Depuis la création de l’Institut bouddhique dans les années 1980, moines, nonnes et pèlerins
en provenance de toutes les régions de Chine étaient de plus en plus nombreux à rejoindre
Larung Gar. Gilles Sabrié

Mais ce succès est fragile. Le régime, sous Xi Jinping, jette sans cesse la suspicion sur les
« forces hostiles extérieures » liguées contre la Chine. Suite à la venue de khenpo Sodargye à
l’Université de Pékin en 2015, une chercheuse en religion de l’Académie des sciences
sociales, Xi Wuyi, connue pour ses positions anticléricales, a dénoncé sur Internet
« l’infiltration de partisans du dalaï-lama » dans des universités chinoises – au prétexte que
le khenpo en serait un séide caché.

La popularité des lamas tibétains chez les Chinois han suscite aussi des jalousies. Car leurs
plus gros donateurs sont… chinois. L’Association bouddhique de la province du Zhejiang, par
exemple, a décrété en novembre 2016 l’arrêt de la « propagation illégale du bouddhisme
tibétain » dans la région.

Mouvement éthique

Les khenpos de Larung Gar ont une autre particularité : ils sont à l’origine d’un mouvement
éthique, inspiré des préceptes du fondateur, Jigme Phuntsok, parti en guerre contre la cruauté
des abattoirs dans les années 2000. Ils promeuvent « dix nouvelles vertus », qui font figure de
dix commandements bouddhiques adaptés au monde moderne – « ne pas tuer d’animaux, ne
pas jouer, ne pas fumer, ne pas aller avec des prostituées »…

« Se réfugier dans le bouddhisme est aussi un moyen de protester pour les Tibétains. »
Tsering Woeser, écrivaine

Les monastères mais aussi les communautés nomades tibétaines sont invités à les adopter lors
de cérémonies de voeux collectifs qui, selon la tibétologue américaine Holly Gayley, se sont
systématisées depuis les années 2008-2010 comme une alternative aux protestations et aux
immolations. « Se réfugier dans le bouddhisme est aussi un moyen de protester pour les
Tibétains », rappelle l’écrivaine Tsering Woeser.

Ce mouvement encourage également la défense de la langue tibétaine. Larung Gar a ainsi
publié un dictionnaire de termes tibétains adaptés à l’époque moderne pour éviter
l’importation constante de mots chinois. Toutes ces initiatives sont une manière de résister à
la culture dominante venue de Pékin.

Depuis février 2016, les habitants de Larung Gar ont été sommés par les équipes de de
fonctionnaires et les policiers envoyés sur place de « se préparer à partir à n’importe quel
moment ». Gilles Sabrié

Les lamas de Larung Gar n’en sont pas moins critiqués par certains Tibétains pour leur
influence rigoriste sur les communautés nomades. En les incitant à ne pas consommer ni
vendre de la viande de yak par exemple, ils mettent en péril un modèle économique fragile :
ils « demandent aux communautés nomades de respecter un idéal plus adapté à une
communauté monastique qu’à des laïcs », dit la tibétologue française Katia Buffetrille, « alors
que, dans le monde tibétain, le végétarisme n’a jamais été imposé aux laïcs et rarement aux
religieux eux-mêmes ».

Bataille idéologique

Sur les hauts plateaux de Garze, une bataille idéologique fait rage : d’un côté, le
gouvernement chinois flanque les routes d’immenses panneaux à la gloire du PCC, qui
appellent à chérir l’« augmentation du niveau de vie » et le « développement des transports ».
« Soyez reconnaissant au Parti, aimez la mère patrie et progressez vers une vie de plus en
plus confortable » lit-on sur l’un d’eux.

De l’autre, les Tibétains qui s’installent à Larung Gar, ou encore les pèlerins que l’on croise
partout, et qui passent plusieurs mois à marcher jusqu’à Lhassa, la ville sainte du bouddhisme
tibétain, en se prosternant sur les nouvelles routes construites par la Chine, semblent
revendiquer une vie frugale et davantage de spiritualité.

A Larung Gar, des panneaux promettent un « village culturel touristique tibétain ».
A Larung Gar, du haut de la colline du site des funérailles, une jeune Tibétaine est
accompagnée d’un moine, peut-être son petit frère, et d’un Tibétain vêtu d’une chouba, la
veste traditionnelle. Ils sont assis pensivement face à la plaine qui s’étend en contrebas de
l’entrée du camp. De vastes allées et des ronds-points fraîchement tracés attendent une ville
nouvelle en construction. Des panneaux y promettent un « village culturel touristique
tibétain ».

« Non, ce n’est plus la même atmosphère qu’avant », nous dit-elle spontanément en
chinois. « Ils démolissent, ils chamboulent tout », ajoute-t-elle. Sur le versant opposé, des
idéogrammes géants déroulent sur la montagne le slogan du président Xi Jinping :
« Construisons ensemble le rêve chinois ». A côté, un message en tibétain invoquant le
fondateur de Larung Gar, « Ô Jigme Phuntsok, veillez sur nous » qui sonne comme un appel à
l’aide.
_____
Dans la plupart des pays, les citoyens possèdent la liberté de parole. Mais dans une démocratie, ils possèdent encore la liberté après avoir parlé.
André Guillois

Sunyata
http://sunyat.free.fr


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MessagePosté le: Sam 6 Mai - 19:57 (2017)    Sujet du message: Publicité

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